Lundi 31 octobre 2011 1 31 /10 /Oct /2011 21:03

 

Ivan Illich (1926-2002) est un des pères fondateurs de l’écologie politique.



ISF2

 
Un de ses concepts fondamentaux est le prétendu « seuil contre-productif ». Au-delà d’un certain seuil de généralisation, un progrès, une technologie, deviennent contre-productifs. Un peu comme « trop d’impôt tue l’impôt », trop de progrès tuerait le progrès.

  

 

 

Périqphérique, embouteillageC'est ainsi que trop d’enseignement tuerait l’enseignement (l’enseignement de masse abêtit), trop de médecine tuerait la médecine (la médecine rend malade plus qu’elle ne guérit), trop de vitesse tue la vitesse, la généralisation de l’automobile crée les embouteillages et celle des moyens de transport rapides fait perdre plus de temps que la marche à pied.

 

  

Bruegel Danse paysanne

 

Illich développe une image idyllique du passé, l’opposant à la modernité qui tuerait toute convivialité.
 



 

 

Alexander Fleming reçoit le prix Nobel

Sa thèse sur l’effet contre-productif de la médecine sur la santé apparaît dès le premier coup d’œil comme une contrevérité évidente : l’allongement de l’espérance de vie des temps modernes dans les pays développés résulte, ce que personne ne peut raisonnablement contester, de l’amélioration de l’alimentation, des progrès de l’hygiène, privée et publique, et des avancées de la médecine. J’en suis un exemple vivant. Sans les antibiotiques j’aurais perdu la vie dès mon plus jeune âge. Je serais un petit ange au ciel et je ne vous emmerderais pas avec mes marottes !

 

 

Mais d’autres exemples peuvent sembler correspondre à une certaine réalité.
 

Je m’attaquerai ici à l’un de ceux parmi les plus subtils qu’il ait développé mais qui n’est, en vérité, qu’un sophisme soigneusement camouflé sous des airs de vraisemblance.



Sans-titre---1.jpgIvan Illich a inventé le concept de vitesse généralisée. Selon ce concept, dans le temps mis pour parcourir une distance donnée en voiture, il convient d'inclure le temps de travail nécessaire à gagner de quoi acheter et entretenir la voiture.  Ce n’est pas totalement dénué de sens.

 

 

Californie 1976Selon les calculs d’Ivan Illich un Américain moyen consacre, au début des années soixante-dix, environ mille six cents heures par an à sa voiture, que ce soit en temps de déplacement ou en temps de travail pour la payer. Il parcourt dix mille kilomètres par an. Cela représente donc une vitesse moyenne d’environ 6 km/h.



bagnole--2-.jpgDes décroissants « bien de chez nous » ont actualisé et adapté le calcul à la France d’aujourd’hui. En incluant la construction et l’entretien des routes, avec en moyenne 14 000 km parcourus par an, à la vitesse de déplacement moyenne de 50 km/h la vitesse intégrale est de 16,8 km/h. À la vitesse de 100 km/h elle est de 25,3 km/h.



 

Grignan, le château

 

Le voyage que Madame de Sévigné entreprit trois fois dans sa vie pour rendre visite à sa fille au château de Grignan, durait, depuis Paris, entre douze et quinze jours. Encore bénéficiait-elle de la possibilité, à l'aller, de charger son carrosse sur un coche d’eau de Lyon à Montélimar, ce qui était plus rapide que la route.

 

 

 

Paris, l'hôtel de Sévigné

 

Je ne sais quelle était la distance parcourue pour faire ce voyage. Aujourd’hui, de Paris à Grignan, il est, par l’autoroute,  de 640 km.
 

 

 

 

 

Madame de Sévigné

 

Considérant que Madame de Sévigné était livrée à tous les inconvénients et inconforts du voyage tout le temps qu'il durait, jour et nuit, sa vitesse de déplacement moyenne était donc de 640/12/24 = 2,22 km/h. Encore cette vitesse n’est elle pas la vitesse intégrale, qui devrait intégrer le prix de son carrosse, les gages de son cocher et des domestiques avec qui elle voyageait, le coût de son équipage et le prix des auberges dans lesquelles elle descendait.



 

 

 

la maison (4)

Notre vitesse intégrale est donc aujourd’hui environ dix fois supérieure à ce qu’elle était du temps de Madame de Sévigné. D’ailleurs, depuis quatre ans que mon épouse et moi avons une maison à huit kilomètres de Grignan, nos enfants sont venus nous voir, de Paris, bien plus souvent que les trois fois que Madame de Sévigné a rendu visite à sa fille en vingt-sept ans.

 

 

Mais Ivan Illich et les décroissants n’en sont pas à une omission près pour nous faire avaler leurs calembredaines sur les dégâts du progrès.
 

 

 bruckner 

 

NB. L’idée de cet article m’est venue en lisant le dernier ouvrage de Pascal Bruckner, Le fanatisme de l’Apocalypse, aux éditions Grasset, dont je ne saurais trop recommander la lecture.
 

  

 

 

 

Pour en savoir plus :

La vitesse intégrale ou l'automobile immobile

L'automobile vue par les décroissants

Les voyages du temps de Madame de Sévigné


 

Grignan,la collégiale, la pierre tombale de Madame de Sév

 

 

Par Laurent Berthod - Publié dans : Histoire des idées
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Commentaires

Cher Laurent,

Voici encore un article original, passionnant et bien écrit.

Merci beaucoup,
Jean-Gabriel
Commentaire n°1 posté par Jean-Gabriel Mahéo le 01/11/2011 à 03h18
Très amusante, et en même temps, intéressante et sérieuse réflexion. L'esprit chagrin accompagne l'homme depuis qu'il pense. Il me semble aussi que chacun en possède une petite dose dans un coin. La différence entre un optimiste et un pessimiste est une question de dosage!
Commentaire n°2 posté par Leclercq le 01/11/2011 à 06h46
A la fois drôle et parfaitement démonstratif. Il faut que les cerveaux soient profondément putréfiés pour donner du crédit aux calembredaines des décroissants.
A noter que comme vous et bien d'autres je suppose, j'ai été sauvé par la pénicilline en 1947.
Commentaire n°3 posté par scaletrans le 01/11/2011 à 09h11
Comme vous le dites très justement, le concept de "vitesse généralisée" n'est pas complètement absurde, tout au moins comme point de départ d'une réflexion (pour ce qui est de la métrique, c'est évidemment sans justification). Je me souviens de discussions passionnées sur le sujet dans notre cercle d'amis - des ingénieurs en majorité, et définitivement de gauche à une époque (début des années '70) où la gauche avait encore une croyance, un peu naïve je l'admets, dans le *progrès*, et donc, très nettement anti-Illich pour le reste. Cela dit, Illitch a été fidèle à ses idées et a refusé de soigner le cancer qui l'a tué.
Commentaire n°4 posté par cdc le 01/11/2011 à 12h49
En relisant votre billet j'ai eu cette pensée "illitchienne": Si Madame de Sévigné avait pu voyager, ou communiquer, à notre vitesse, nous n'aurions jamais eu ses lettres, car elle ne les aurait pas écrites. Par force, j'ai fait mon deuil de celles de mes enfants!!!
Commentaire n°5 posté par Sceptique le 02/11/2011 à 06h35
Mon cher Sceptique,

Vous avez certes fait le deuil de courriers de vos enfants, mais je suis certain que vous appréciez de les avoir au téléphone. Il est vrai qu'il y a peu de chance que des conversations téléphoniques puissent passer à la postérité (sauf exception, comme, par exemple, des écoutes téléphoniques) !

Bien à vous.
Commentaire n°6 posté par Laurent Berthod le 02/11/2011 à 18h28
Oui, il y a le téléphone, mais je suis de la génération de l'écriture, qui véhicule plus de sentiments, s'élabore plus lentement, n'est lue que quand le destinataire le veut. Comme disait Sacha Guitry du téléphone:"Le téléphone? On vous sonne et vous y
allez!"
Aujourd'hui, même le courrier électronique, qu'il est loisible de soigner, n'a plus la cote, et reste souvent sans réponse. Quant au SMS, je suis carrément "out"!
Commentaire n°7 posté par Sceptique le 02/11/2011 à 18h45
D'accord, le ton légèrement désabusé de l'article nous réjouit d'un sourire, mais réveille aussi un peu d'humeur.
Dans certains esprits, l'idée de décroissance est devenue comme allant de soi. Depuis qqs temps l'origine de ce concept ( la thèse du réchauffement climatique à court terme) est +/- occultée, sans doute à cause de la controverse. Dans les médias " réchauffement climatique" est remplacé par " changement climatique ". Mais à côté de cela on ne corrige pas tous les plans qui en découlent ( du réchauffement )
La décroissance est devenue un idéal vers lequel toute la société devrait tendre. Beaucoup ne savent plus exactement pourquoi de telles options mais il suffit d'agiter le slogan "sauver la planète", ou d'autres du même acabit, pour que les esprits bouillonnent. Le réchauffement climatique est devenu une sorte de postulat qu'on n'a même plus besoin de mentionner pour développer l'écologisme tous azimuts.
I. Illitch rêvait sans doute d'une société idéale...D'autres l'ont fait avant lui . Soit. Chacun a la liberté de faire le choix d'un mode de vie original ou marginal ( ermite, amish, que sais-je..) mais chercher à l'instituer pour tous est une autre question, politiquement intéressante, n'est-ce pas ...
Evidemment, "AUTREFOIS" on vivait aussi : sans auto, sans télé, sans pain blanc, sans eau courante, sans pénicilline, sans école, sans hygiène etc..- et l'on pouvait être heureux malgré tout - le bonheur échappant pour une part certaine aux conditions matérielles.
MAIS si,comme moi, vous avez eu froid sans le vouloir et sans contrepartie càd par pauvreté, si, comme moi, vous n'avez pas eu un coin à vous, si comme moi...mais stop, restons en-deçà de la réalité...), alors, ces écolos, gâtés, à la recherche de sensations nouvelles, à la recherche d'un mode de vie +/- primitif (à l'état expérimental pour le moment - juste pour le fun, juste pour l'aventure), alors ceux-là, ne peuvent que vous exaspérer, d'autant que leurs leaders se révèlent plutôt avides de pouvoir . Il suffit d'entendre Duflot ou Joly pour se rendre compte à quel point certains sont imbus de certitudeset de bonne conscience ; et se croient chargés d'une mission salvatrice planétaire.
Quant à la dérisoire vitesse intégrale ( dans le cas de Mme de Sévigné, celle-ci tomberait-elle à proche de zéro (!) en intégrant le prix du carrosse et autres dépenses ? ), étant donné que vous évoquez la question, Laurent, pensez-vous qu'elle pourrait devenir un argument politique dans les clubs verts ? un argument qui chercherait à nous faire avancer à 4 pattes car avec 4 pattes on devrait logiquement être plus rapides qu'avec 2 ??
Commentaire n°8 posté par iris le 02/11/2011 à 20h40
Ma chère Iris,

Je sens en vous une certaine colère, à peine contenue.

Je n'ai pas connu la pauvreté mais, comme tout le monde, les restrictions des années d'après-guerre. Ces années sont rétrospectivement inscrites dans les trente glorieuses, néanmoins, par certains côtés, elles n'avaient rien de glorieux, sinon qu’elles croyaient au progrès.

Lorsque je pense aux souffrances endurées par beaucoup, dans le monde, du fait de la misère, je partage votre colère.

Bien à vous.
Commentaire n°9 posté par Laurent Berthod le 02/11/2011 à 22h17
je ne contredis pas cet article, mais il faut corriger une estimation un peu optimiste sur la vitesse automobile à 50km/h.

je me souvient d'un article qui racontait l'expérience d'un californien qui avait utilisé un compteur de temps de fonctionnement sur sa voiture et comparé au kilométrage.
il apparaissait que la vitesse moyenne (il y a plus de 10 ans de mémoire) était dans les 25km/h.

c'est ce que j'observe sur la route en ville, en banlieue de paris, en pire (moins de 20km/h en moyenne, moins de 10-15 hors des voies rapides, et sans parler de déplacement porte a porte intégrant la préparation et le garage)

le même genre de mesure, en porte a porte, sur le vélo, la marche, les transports en commun, donne une hiérarchie assez étrange...

la marche et la vélo semblent très efficace, et la marche devant sur les distances modestes.
en intégrant la régularité, horaires, les transports en commun et la voiture sont intéressants mais bien moins qu'on ne le pense comparé à la marche ou au vélo sur des distances modeste ou moyennes...

au final l'analyse de la vitesse, de l'espace, en intégrant le temps de travail est très intéressante.

dans ce style de comparaison il apparaissait que les auto françaises et américaines, consommaient autant, en argent (et en salaire d'ouvrier ?)...
et que la crise de 1974 étaient bien pire que le pétrole d'aujourd'hui en niveau de vie (en smig).

l'évaluation des monnaies en indice-mac'do fait ainsi apparaitre la surévaluation de l'euro(pire encore si on corrige avec le niveau d'émergence) , et la sous évaluation du rembini/huang (mais normale si on corrige du niveau d'émergence)...

bref les chiffres bruts cachent la réalité, et il est essentiel de mesure les choses en terme concrets, en temps de vie/travail, en nombre de repas, en mètre carré d'habitat.

quand a ivan ilich il rappelle un principe d'ingénierie :
tout système réel passe en non-linéaire au delà d'un certain seuil( parfois d'amélioration exponetielle, parfois de plafonnement effrondrement), et en poussant assez loin on rencontre une non-linéarité qui aboutit a un plafonnement ou un effondrement... maintenant je dis ca, mais je dis rien...
c'est pour ca qu'on conseille en ingénierie toujours d'être modérés et de ne prendre que la performances dont on a besoin, parce que si elle ne nous sers pas, elle peut nous couter.
maintenant, si on a besoin de performance, pas la peine de se brider d'avance, mais il faut être prêt a atteindre une limite du système, et ensuite à la dépasser avec de l'astuce (comme on a dépassé les 2m de crottin prévu à londres dans les rues).

cordialement,
Alain
Commentaire n°10 posté par Alain le 07/11/2011 à 14h46
Vitesse intégrale et bilan carbone: même combat!
Commentaire n°11 posté par Cultilandes le 08/11/2011 à 22h16
1600heures !
Diable, c'est plus que le temps de travail annuel d'un Français.
J'en conclus que certains travaillent au volant et dorment au bureau.
Commentaire n°12 posté par Nicias le 09/12/2011 à 14h33
Bonjour, je suis un des créateurs du site Talkeo.fr. Peut-être serez-vous intéressés pour participer à notre débat sur la croissance:

http://www.talkeo.fr/debats/pAOA4Jplyc2o

A bientôt.
Commentaire n°13 posté par Talkeo le 26/01/2012 à 14h58

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