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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 23:20



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L’utilitarisme est une philosophie qui se propose de faire de l’utilité le principe premier de l’action. Il considère que ce qui est utile est bon et que « l’utilité » peut être déterminée de manière rationnelle. L’utilitarisme est fondé sur le critère du « plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre de personnes ».

 


Le principe utilitariste mesure la qualité morale d’une action aux conséquences proches ou lointaines que l’on peut en attendre sur la vie de celui qui agit et de tous les individus composant la société. La qualité morale d’une action est donc mesurée à ses conséquences et non à l’intention qui a présidé à son effectuation.

 


On comprend facilement que la doctrine utilitariste puisse apporter des concepts utiles (!) à l’économie politique ou à la conduite de politiques publiques. Par exemple, sans même parler de l’utilité marginale des économistes néoclassiques, le principe de « comparaison coûts-avantages » est un des fondements des politiques de santé publique intelligentes.

 


En morale et en droit pénal, l’utilitarisme est beaucoup plus contestable, car selon cette doctrine la gravité de la faute ne peut être reliée à l’intention mais seulement au résultat. C’est ainsi qu’un chauffeur responsable, par une faute d’inattention, d’un accident de la circulation ayant fait, disons, trois morts serait plus coupable que la personne qui a assassiné de façon préméditée un seul voisin pour le voler. Plus coupable, le premier mériterait une punition plus lourde.

 

Le fondateur de la doctrine utilitariste est Jérémy Bentham, philosophe anglais né à Londres le 15 février 1748 et mort dans cette même ville le 6 juin 1832. Par des observations bien conduites, il montre qu’il ne peut y avoir de bonheur individuel sans bonheur social. Il donne des règles qui canaliseront et limiteront l’égoïsme étroit et aveugle qui tournerait contre lui-même.


Bentham conseille donc la bienfaisance intelligente et éclairée, l’amitié qui nous concilie la faveur des autres hommes et contribue à notre bonheur, en un mot tout ce qui peut augmenter nos plaisirs et diminuer nos peines. Et le principe de la morale nous permet de savoir exactement quelles sont les actions qu’il faut faire et celles qu’il faut éviter. Nous n’avons pour cela qu’à procéder à l’évaluation arithmétique des plaisirs destinée à se substituer aux morales issues de l’arbitraire et de l’autorité. A l’article Stiglitz : un rapport à quat'sous (billet d'humeur à conclusion philosophique)  on a vu quel argument John Stuart Mill opposait à la naïveté de cette arithmétique des plaisirs.

 


Bentham, élargit l’utilitarisme à tous les êtres sensibles. A propos des animaux, il écrit en 1789 : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir ? ».


Bentham pose que s’il faut minimiser la souffrance et maximiser le bien-être des êtres susceptibles d’éprouver du plaisir et de la douleur, il n’y a aucune raison de s’en tenir aux seuls êtres humains :

« Le jour viendra peut-être où le règne animal retrouvera ses droits qui n’auraient pu lui être enlevés autrement que par le bras de la tyrannie. Les Français ont déjà réalisé que la peau foncée n’est pas une raison pour abandonner sans recours un être humain aux caprices d’un persécuteur. Peut-être finira-t-on un jour par s’apercevoir que le nombre de jambes, la pilosité de la peau ou l’extrémité de l’os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner une créature sensible au même sort. »


On voit dans cet énoncé poindre l’idée que faire une distinction juridique et morale entre les espèces s’assimile à une sorte de racisme. C’est ce que les utilitaristes modernes appellent le « spécisme », qu’ils combattent, comme on se doit de combattre le racisme !

 
Un des représentants de l’utilitarisme moderne, Peter Singer, actuellement titulaire de la chaire d'éthique de Princeton aux États-Unis, est connu du grand public surtout par son livre La Libération Animale.

 

Dans une interview publiée en octobre 2000 dans la revue de vulgarisation scientifique La Recherche, on peut lire cette déclaration de Peter Singer :


« Placer l’existence de l’être humain sur un plan supérieur à celui de l’existence des animaux est une attitude profondément ancrée dans la religion. Il n’y a en effet pas d’autre moyen de justifier cette supériorité de l’espèce humaine que d’invoquer l’immortalité de l’âme, ou toute autre forme de statut privilégié de l’homme dans le dessein divin. »

 

Je pense que cette déclaration est une grave erreur de Peter Singer.


Rousseau nous indique que l’individu humain est perfectible, contrairement à l’animal qui ne peut qu’obéir, sa vie durant, à sa nature. Kant nous indique que l’homme est le seul des animaux à disposer du sens moral.
La biologie et l'éthologie modernes nous indiquent que l'homme est le seul animal à disposer d'une conscience de soi développée.

 

Penser cela ne nécessite pas de croire à quelque statut particulier dans le dessein divin. De nombreux philosophes matérialistes et athées admettent cette perfectibilité et cette aptitude au sens moral du seul être humain. Les gens ordinaires ‒ je veux dire par là qui ne sont pas spécialement versés dans la philosophie ‒ incroyants sont doués du même bon sens commun que les croyants : dans la vie de tous les jours ils portent des jugements moraux sur le comportement de leurs voisins, pas sur celui des vaches ou des tigres.

 





Nous verrons dans un prochain article comment ces présupposés conduisent Peter Singer à affirmer : « Je ne pense pas que tuer un nouveau-né soit jamais équivalent à tuer une personne. »


Françoise Dolto nous a rabâché que le bébé est une personne. Peter Singer n’a pas dû l’entendre !












Articles précédents

L'homme, l'animal, le biologiste

L'homme, l'animal, l'éthologie

L’homme, l’animal, les Lumières

Requiem pour les animaux abattus

L'élevage, l'abattoir et la Shoah

Guillaumet

Universelle humanité



Bibliographie

Jérémie Bentham, Déontologie ou science de la morale, Éd. Encre marine, Paris, collection Bibliothèque hédoniste


Joseph Aloys Schumpeter, Histoire de l'analyse économique, Éd. Gallimard (3 vol.)

Peter Singer, La libération animale, Éd. Grasset

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, disponible chez plusieurs éditeurs, notamment dans des collections de poche

Peter Singer, L'éthique revisitée, « La doctrine du caractère sacré de la vie humaine n'est plus défendable », entretien paru dans La Recherche du 1er octobre 2000



 

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Published by Laurent Berthod - dans Homme-animal
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commentaires

Alcibiade 29/09/2009 20:16


J'avoue avoir du mal, cette fois, à suivre la pensée du blogueur. Car il me semble que le rapprt Stiglitz est du côté de Stuart Mill, et non de Bentham. Au passage, je relève la filiation entre la
pensée utilitariste et la pensée calviniste : un homme se juge à ses actes et non à ses intentions (c'est aussi, comme chacun sait, la pensée janséniste, que l'Eglise a condamnée comme entachée
d'hérésie calviniste, et il ya de l'utilitarisme dans le pari de Pascal). Sur cette voie, il est facile d'aller jusquà l'analyse de Max Weber sur l'éthique protestante et l'esprit du
capitalisme.
Par ailleurs, je signale que le rapport Stiglitz a été écrit principalement par Jean-Paul Fitoussi, qui est un des meilleurs économistes français, mais aussi un des rares économistes de pensée
keynésienne (ils sont un peu moins rares depuis quelques mois, mais lui c'est depuis toujours). On ne peut donc le soupçonner d'avoir voulu diaboliser la consommation de biens matériels, et encore
moins d'avoir voulu précher la décroissance. Comme toujours, il vaut mieux aller à la source que se satisfaire du jus qu'en tirent les journalistes.


Laurent Berthod 29/09/2009 21:55



Je suis allé à la source, j’ai lu le rapport Stiglitz. Quand j’ai écrit l’article, je l’ai précisé dans l’article-même, j’en avais lu les 36
premières pages. Depuis j’ai lu la suite, qui m’a confirmé que toute la philosophie du rapport est déjà dans ces 36 premières pages. Et que sur le plan des idées il n’y en n’a guère plus dans la
suite, seulement un peu d’illustrations et de délayage. Ce n’est pas étonnant puisque le plan du rapport est conçu de telle façon que le début en soit le résumé.


 


Si ce que vous dites de Fitoussi est exact, alors c’est encore une personne dont les intentions se sont fourvoyées dans ses actes.


 


Que le rapport Stiglitz soit plutôt du côté de John Stuart Mill que de Bentham, est rien moins qu’évident.


 


Les historiens nous expliquent que le jansénisme, qui a continué à dominer une partie du clergé français tout au long des XVIIe et XVIIIe
siècles, et même encore après, est un des facteurs de la déchristianisation de la France. Pas étonnant : un rigorisme moral à toute épreuve, une angoisse quant au salut de son âme jusqu’au
dernier soupir. Le catholicisme laisse espérer pouvoir être sauvé par un repentir sincère, même de dernière minute. Le calvinisme vous confirme qu’en tant que bon protestant et bon bourgeois
ayant réussi socialement vous êtes prédestiné au salut. Rigorisme moral et angoisse permanente jusqu’à la dernière seconde, pas de quoi enthousiasmer les foules ! Sans compter que le fameux
pari de Pascal n’a vraiment rien d’exaltant sur le plan spirituel.


 


Enfin, un acte et ses conséquences, ce n’est pas la même chose. Donc juger sur un acte et juger sur ses conséquences ce n’est pas la même
chose. Un acte c’est un tout : son intention, plus ou moins bonne, sa réalisation, plus ou moins réussie, et ses conséquences. Personnellement, j’ai tendance à penser que politiquement on
doit être jugé sur les seules conséquences de son action politique. Pénalement il convient en outre de prendre en compte l’intention, enfin c’est du moins ce que dit notre code pénal qui ne
prévoit pas la même peine pour un meurtre (homicide volontaire) et pour un assassinat (homicide avec préméditation). Enfin sur le plan du jugement pour le salut de l’âme, chaque confession a sa
« salutologie ». Pour le catholicisme, le repentir y intervient.


 


NB Le jansénisme est une des grandes calamités idéologiques que la France ait eu à subir, avec le jacobinisme (au sens du club des jacobins,
pas au sens, moderne, du centralisme administratif) et le communisme. Il est d’ailleurs certainement une des sources historiques du premier et donc, très indirectement, du second. C’est sans
doute une des racines historiques de la marginalisation idéologique et culturelle du libéralisme dans notre malheureux pays.



Leclercq 29/09/2009 04:38


Trop simplifié, l'utilitarisme parait prometteur des pires déviances. S'il n'était pas très antérieur au marxisme, on pourrait lui mettre sur le dos les déviances de cette philosophie dans ses
applications, référant tout acte à son utilité ou non à la cause du prolétariat.
La morale a été longtemps été présentée comme une loi divine à respecter. En fait, sa définition est une création de l'homme, et elle est utilitaire, puisqu'elle permet la vie en société, la
prévention des conflits, celle du droit du plus fort. Divine ou naturelle, elle n'a pas empêché la tentation de la transgression, mais personne ne peut contester que ses règles sont édictées au
bénéfice évident de la convivialité. Une société fonctionne d'autant mieux que le nombre de ceux qui respectent sans restriction ses règles est le plus élevé. 


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