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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 23:18




Tibère, successeur direct d'Auguste, est bien connu pour avoir régné du temps où un certain Ponce Pilate officiait comme procurateur dans un territoire lointain et excentré, dont une des principales villes s'appelait Jérusalem. Une sorte de neuf-trois de l'Empire, en somme.






Mais ce qu'on ignore le plus souvent c'est qu'une crise financière d'une gravité équivalente à celle des subprimes a secoué Rome, sous son règne, en l'an 33 ap. J.-C.




Écoutons Tacite, qui nous en fait le récit dans les Annales.








Cependant, un grand nombre d'accusateurs se déchaînèrent sur les gens qui accroissaient leur fortune par le prêt à intérêt, contrairement à une loi du dictateur César fixant les limites des créances et des propriétés en Italie, une loi qui, depuis longtemps, n'était plus respectée parce que l'on fait passer l'intérêt privé avant le bien public. L'usure fut de tout temps le fléau de cette ville, et une cause sans cesse renaissante de discordes et de séditions. Aussi, même dans des siècles où les mœurs étaient moins corrompues, on s'occupa de la combattre. D'abord, en effet, les Douze Tables avaient interdit d'exiger un intérêt supérieur à un douzième*, qui, auparavant, n'avait de bornes que la cupidité des riches ; puis, sur une proposition de loi déposée par les tribuns, on le réduisit à un demi-douzième ; finalement, les emprunts à intérêt furent interdits. De nombreux plébiscites tentèrent d'empêcher les infractions qui, tant de fois réprimées, se reproduisaient avec une merveilleuse adresse. Le préteur Gracchus, devant qui se faisaient les poursuites dont nous parlons ici, fut effrayé du grand nombre des accusés et consulta le sénat. Les sénateurs alarmés (car pas un ne se sentait irréprochable) demandèrent grâce au prince. Leur prière fut entendue, et dix-huit mois furent donnés à chacun pour régler ses affaires domestiques comme la loi l'exigeait.




D'où pénurie de numéraire, du fait que toutes les créances furent mobilisées à la fois et parce que, en raison du grand nombre de condamnés et de la vente de leurs biens, l'argent monnayé était accumulé par le fisc ou le trésor public**. En outre, le sénat avait prescrit que chacun investît les deux tiers de l'argent, jusque-là placé à intérêt, en terres situées en Italie. Mais les créanciers réclamaient la totalité de ce qui leur était dû et il n'eût pas été honorable, de la part des débiteurs, de ne pas tenir leurs engagements. En vain ils courent, ils sollicitent ; le tribunal du préteur retentit bientôt de demandes. Les ventes et les achats, où l'on avait cru trouver un remède, augmentèrent le mal parce que les créanciers avaient employé tout leur argent à acheter des terres. L'abondance des biens à vendre ayant entraîné une baisse des prix, plus on était endetté plus on avait de mal à trouver acheteur et bien des gens voyaient leur fortune s'effondrer ; la ruine du patrimoine entraînait l'écroulement de la situation sociale et de la réputation, jusqu'au jour où Tibère mit à la disposition des banques une somme de cent millions de sesterces, avec la faculté de prêter sans intérêt pendant trois ans, si le débiteur fournissait à l'État en bien-fonds une caution du double. Ainsi le crédit se trouva rétabli et peu à peu il y eut même des particuliers pour prêter.
 

* Un douzième par mois, soit 100 % par an !
** Le produit de la vente des biens confisqués aux condamnés pour crime de lèse-majesté, principalement, était versé, après déduction de la récompense légale pour l'accusateur, soit au trésor particulier de l'empereur (fiscus), soit au trésor géré par le sénat (aerarium).


Par où l'on voit que les crises financières sont bien plus anciennes que le néo ou l'ultralibéralisme accusés de tous les maux par certains de nos contemporains !!!

Dans un cas une restriction trop drastique du crédit conduit à la crise, dans l'autre cas c'est le crédit accordé trop abondamment. Mon pauvre Monsieur, l'économie politique c'est bien compliqué ! Est-il bien raisonnable de laisser les idéologues faire joujou avec ?



Bibliographie



Tacite, Annales. Chapitre VI. XVI - XVII. Coll. Folio












                                                                     La mort de Tibère

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commentaires

Jean-Gabriel Mahéo 22/07/2011 19:59


Je l'avais raté, celui-là. Tout-à-fait passionnant, merci Laurent.

Et merci à Sceptique de l'avoir rappelé à l'attention de tous.

JGM


claude+choquet 12/06/2009 14:43

ce n'est pas parce qu'il y a eu un archéo-libéralisme que le néo est excusable, bien au contraire; dans la mesure où on connait quelles causes produisent quels effets, il est impardonnable de prétendre qu'un marché peut s'auto-réguler: tant qu'il y a du fric à gagner, on continue à foncer, même en sachant qu'on finira par renconter un mur...A ce moment, on sait qu'on pourra appeler à l'aide le dictateur, l'Etat ou l'Empereur Tibère pour qu'il apporte des dizaines de millions de sesterces, d'euros ou de dollars. Too big to fail, n'est-ce pas ce qu'on a entendu encore récemment?Jean-Pierre

Taos Aït Si Slimane 06/06/2009 21:24

Laurent Berthod 06/06/2009 22:21



Ma réponse (LB) au commentaire dont le texte reste désespérément invisible.

Merci à Taos Aït Si Slimane. Il a dû y avoir un petit bug informatique, car lorsqu'on clique sur son commentaire il n’apparaît rien et sur son nom il apparaît  des pages web qui n'ont qu'un
rapport indirect avec le sujet. Dans l'e-mail me prévenant du commentaire qu'over-blog m'a transmis, le contenu du commentaire apparaît.


 


Je copie donc ici ce commentaire :

"Bonsoir, Juste un petit message pour signaler que sur France Culture, "La fabrique de l'Histoire" a assez tôt tenté de faire le point sur certains faits historiques liés aux crises économiques,
ce qui a permis entre autres de plonger dans l'Antiquité - http://www.fabriquedesens.net/Histoire-des-crises-economiques-1 puis dans de faire une incursion au Moyen-âge
http://www.fabriquedesens.net/Histoire-des-crises-economiques-2 de ne surtout pas négliger la Crise de Law au cours XVIIIe siècle http://www.fabriquedesens.net/Histoire-des-crises-economiques-3
pour finir sur la crise de 29. http://www.fabriquedesens.net/Histoire-des-crises-economiques-4 ces émissions m'ont bien été utiles avant de plonger dans les émissions qui tentent d'analyser
l’actuelle crise avec des personnes plus ou moins compétentes en la matière".

Je ne saurais trop recommander aux visiteurs de mon blog que l'histoire économique intéresse de copier ces adresses internet dans leur barre d'adresse et d'aller lire les transcriptions
des émissions de France-Culture ou, si cela est encore possible, ce que j'ignore, de les podcaster sur le site de cette radio. Elles étaient vraiment très intéressantes.


 



sceptique 03/06/2009 09:03

erratum: "NIHIL NOVI SUB SOLE"!

Sceptique 03/06/2009 06:55

"Nihil novo sub sole!"Bravo pur ce rappel à la fois moral et historique. Sans doute les anticapitalistes y verront la justification de leur rêve radical. Personnellement j'y retrouve mon "invariant humain" et le doute qu'aucun système politique ou sociétal y porte remède.Les ultra-libéraux seraient fondés à "piquer un fard"! 

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